Le rôle de la diététique dans la prise en charge multidisciplinaire de l’obésité

A l'occasion de la Journée Mondiale de l'Obésité, Ingrid Hanson, Diététicienne agréée par le SPF Santé Publique au sein du Centre Intégré de l'Obésité de l'H.U.B explique la question épineuse de l'alimentation des patients qui souhaitent ou doivent perdre du poids.

Un accompagnement personnalisé et durable

Quel est le rôle de la diététicienne dans la prise en charge d’un patient obèse ? En quoi est-ce différent de celui d’un.e nutritionniste ?

Le Centre Intégré de l’Obésité (CIO) de l'H.U.B accompagne des patients en surcharge pondérale et obèses dans leur perte de poids, que ce soit via une modification des mesures d’hygiène de vie seule, ou avec l’aide de médicaments ou de techniques chirurgicales. 

Mon rôle au sein de l’équipe est d’accompagner les patients dans ces trois approches, tout au long du programme proposé, en visant une prise en charge globale et durable. 

Cela comprend l’évaluation de leurs habitudes alimentaires, la mise en place d’un suivi nutritionnel personnalisé et adapté à leur traitement, l’éducation thérapeutique et le soutien motivationnel. Je travaille en étroite collaboration avec l’équipe pluridisciplinaire (chirurgiens, endocrinologues, gastro-entérologues, interniste, médecin nutritionniste et psychologues) afin de proposer une approche complète et adaptée à chaque situation. 

Afin de répondre à votre question concernant l’approche des nutritionnistes, précisons d’abord que le terme « nutritionniste » n’est pas protégé en Belgique, 

Au CIO, nous sommes 4 diététiciennes, et on travaille entre autres avec un médecin généraliste nutritionniste. C’est important de le préciser, car le terme « nutritionniste » ne veut pas dire grand-chose, n’étant pas protégé en Belgique, contrairement au terme « diététicien ». 

Le médecin nutritionniste (ou porteur du certificat interuniversitaire en nutrition clinique) a une approche complémentaire à celle des diététiciens.  

Au Centre Intégré de l’Obésité, le médecin nutritionniste intervient surtout sur l’aspect médical et métabolique : il pose un diagnostic, prescrit des examens et des traitements médicaux.

En tant que diététicienne, je suis spécialisée dans l’accompagnement nutritionnel et micro-nutritionnel au quotidien. Fini le temps des plans alimentaires rigides ! Nos accompagnements se veulent concrets, personnalisés et applicables dans la vie de tous les jours.  Ceci est d’autant plus vrai, par exemple, avec l’arrivée des nouveaux traitements médicamenteux, qui nécessitent un suivi régulier de la masse musculaire, des apports protéinés, des apports en vitamines et minéraux. 

Notre but est d’accompagner tous les patients en démarche de perte de poids dans la durée, de les aider à modifier progressivement leurs comportements alimentaires via des objectifs concrets et réalistes, à limiter le risque de carences nutritionnelles, à dépasser les blocages et à construire une relation plus apaisée avec l’alimentation.

Comment adaptez-vous les conseils alimentaires aux différents profils de patients ? 

Chaque patient est unique, c’est pourquoi l’adaptation est au cœur de notre travail. Nos patients ont des parcours de soin différents, et peuvent se voir bénéficier d’aide médicamenteuse, de ballon intragastrique ou de chirurgie en support à la perte de poids. Les prises en charges sont progressivement adaptées au cas par cas, s’adaptant en terme d’adaptation éventuelle de texture, de volumes consommés, de conseils pour soulager les effets secondaires des traitements.

Afin de personnaliser les prises en charge, je prends en compte l’âge, le sexe, le contexte familial et social, les habitudes et goûts alimentaires, le niveau d’activité physique, mais aussi les éventuelles pathologies associées.

Chez les adultes que nous suivons au CIO, l’accompagnement devra se concentrer sur l’organisation du quotidien (heures des repas, aide aux menus, taille des portions, instaurer des moments d’activité physique…), la gestion des repas au travail, la compréhension des signaux de faim et de satiété, ainsi que sur la durabilité des changements.

Les conseils peuvent aussi varier selon le sexe, notamment pour tenir compte des différences hormonales, des étapes de vie comme la ménopause, et des problématiques spécifiques à chacun.

Enfin, chez les patients présentant des comorbidités comme le diabète, l’hypertension ou les troubles métaboliques, je travaille en étroite collaboration avec l’équipe médicale afin de proposer des recommandations nutritionnelles ciblées, sécuritaires et personnalisées.

L’objectif reste toujours le même : dans le cadre d’une maladie chronique, où le risque de rechute est réel quel que soit le traitement mis en place, proposer une alimentation adaptée, réaliste et compatible avec la vie quotidienne, pour favoriser des changements durables et améliorer la qualité de vie.

Quels sont les obstacles alimentaires les plus fréquents que vous observez chez vos patients et comment les aidez-vous à les surmonter ?

L’obésité est reconnue comme une maladie plurifactorielle liée au mode de vie global. Les obstacles alimentaires sont souvent multiples et imbriqués. 

Sur le plan émotionnel, beaucoup de patients présentent une alimentation influencée par des facteurs de stress, de fatigue, d’anxiété ou d’émotions négatives. Ici, la collaboration avec les psychologues est essentielle. Notre travail consiste alors à aider nos patients à mieux identifier leurs déclencheurs émotionnels, par exemple via un journalier alimentaire, et à développer des stratégies alternatives.

Sur le plan social, les contraintes professionnelles, les horaires irréguliers, les repas pris sur le pouce, le manque de temps consacré à cuisiner ou encore la pression sociale jouent un rôle important. J’accompagne les patients en cherchant avec eux des solutions pratiques, réalistes et adaptées à leur mode de vie, afin de faciliter l’organisation des repas au quotidien.

Les facteurs économiques sont également déterminants. Certains patients disposent d’un budget alimentaire limité, ce qui peut freiner l’accès à une alimentation perçue comme plus saine. J’analyse avec eux les produits courants achetés, les commerces fréquentés, afin de trouver des alternatives plus saines mais tout aussi accessibles. J’essayerai également d’adapter les menus et techniques de préparation des repas. 

Concernant les différences entre les hommes et les femmes, les femmes  me semblent davantage confrontées à la charge mentale, à la gestion des émotions et à la culpabilité liée à l’alimentation, tandis que les hommes font plus fréquemment face à des freins liés aux portions généreuses, à la consommation d’alcool ou aux repas pris à l’extérieur. De par l’organisation familiale, beaucoup de femmes semblent également avoir plus de difficulté à mettre une place une activité sportive régulière. Il s’agit bien sûr de tendances générales, chaque situation restant unique.

Dans tous les cas, l’accompagnement vise à identifier et dépasser progressivement ces obstacles, dans une approche bienveillante, en construisant avec chaque patient des solutions concrètes, personnalisées et durables.

Pourquoi la stabilisation du poids est-elle souvent plus difficile que la perte initiale ?

Il ne faut jamais oublier que l’obésité est une maladie chronique du tissus gras. Perdre du poids est souvent plus simple que le maintenir, car le corps résiste naturellement à l’amaigrissement et cherche à retrouver son équilibre initial. Ceci est valable pour tout traitement : les modifications d’hygiène de vie, la pose d’un ballon intra-gastrique, les traitements médicamenteux et la chirurgie. 

La stabilisation demande donc un accompagnement durable et une adaptation continue. Ce qui compte avant tout, c’est d’éviter les soucis de santé liés à l’excès de poids, même si bon nombre de patients devront faire le deuil du poids idéal…

Quelles idées reçues sur l’alimentation et l’obésité aimeriez-vous déconstruire auprès du grand public ?

Il suffit de lire les nombreux commentaires malveillants sur les réseaux sociaux : l’obésité est encore et toujours perçue comme une faiblesse, un manque de volonté des gens. Avec l’arrivée des nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité, j’ai l’impression que cette agressivité a tendance à augmenter : on culpabilise les gens, on leur fait croire qu’ils « volent » des médicaments aux diabétiques, qu’ils cherchent une solution de facilité etc

En réalité, il s’agit bien d’une maladie chronique, complexe et multifactorielle, influencée par des facteurs génétiques, hormonaux, psychologiques, sociaux et environnementaux. La réduire à une injonction du type : « tu n’as qu’à bouger plus et manger moins » est non seulement dégradant, mais médicalement incorrect ! 

Une autre idée fausse est qu’il suffirait de suivre un régime strict,  un traitement aux injections ou de subir une chirurgie pour résoudre durablement le problème. Comme il s’agit d’une maladie chronique, on n’en guérit jamais vraiment et toute perte de poids engendrée par des techniques restrictives va entraîner des effets yo-yo, de la frustration, de la culpabilité et, à long terme, une reprise de poids.

Pour cette raison, nous favorisons toujours la mise en place d’habitudes alimentaires les plus équilibrées et viables quotidiennement possibles, même si le poids théorique idéal n’est pas atteint. Le but est d’avant tout parvenir à une l’amélioration globale de la santé, du bien-être et de la qualité de vie.